Marcel BÉALU, Le Cygne

Elles et Elle, Mémoires de l'ombre, 1959

Plusieurs choses auraient dû la trahir : sa marche ailée parfois, ses façons de s'ébrouer derrière le rideau laqué de la salle de bains, et surtout ce bruit qu'elle faisait en dormant, court grincement de girouette rouillée. Sa grand-mère, un peu sourde, qui couchait dans sa chambre d'enfant, lui disait autrefois : Tu grinces des dents comme un mort... C'était plutôt un raclement aigu du fond de la gorge, un craquètement ressemblant au cri des rainettes ou à l'appel étrange de certains grands palmipèdes. Oui, ce bruit involontaire dans le silence de la nuit aurait dû la trahir et m'avertir; et aussi, quand j'y pense maintenant, la blancheur de son cou grêle et ce double creux sur les hanches qui effilait sa croupe en derrière d'oiseau. Cependant elle était femme, vraiment femme, par une sorte de tendresse farouche et à la fois capricieuse, mais qui ne m'aurait jamais laissé prévoir un tel abandon.

Ce fut à la fin d'une après-midi ensoleillée de septembre, il y a nombre d'années déjà. Nous nous attardions sur la route, après une journée entière de cette solitude à deux qu'elle aimait tant, à travers champs et bois. Toute parole, n'ayant plus de sens, s'éteignait sur nos lèvres et durant ces silences de plus en plus longs, sa marche auprès de moi se ralentissait comme pour retarder notre retour. Soudain elle s'échappa, vive et gracieuse. Je crus qu'elle s'élançait vers l'étang que je voyais luire à travers un rideau de jeunes bouleaux, pour cueillir ces hautes tiges dont elle aimait emplir ses bras. Au bout d'un moment, étonné qu'elle ne revienne pas, je l'appelai, puis, sans hâte, me dirigeai vers l'endroit où je l'avais vue disparaître. Mon inquiétude bientôt allait se changer en angoisse, car le seul frémissement de la nature prête à s'endormir répondit à mes appels. Quand tout à coup un bruit extraordinaire, comme un martèlement de palettes, se fit entendre à la surface de l'eau et, de l'épaisse poussière de roseaux blonds qui couvrait en partie l'étang, je vis s'élever et passer au-dessus de moi, si près que je sentis sur mon front le souffle de ses ailes, un grand cygne au long cou grêle. Je n'avais pas encore levé les bras en un ridicule adieu qu'il disparaissait vers le couchant.





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