Marcel BÉALU, Modeste et Irvine

Contes du demi-sommeil, 1960

Quand Modeste ouvrit les yeux, ce matin-là, il s'aperçut que son lit n'était plus dans sa chambre, mais qu'il voguait en plein océan. Son réveille-matin, sa pipe, le livre lu la veille, tout était englouti. De l'eau, de l'eau partout ! Prudemment, Modeste se pencha au bord de l'étrange esquifPetite embarcation légère.. Et il vit, à des profondeurs inouïes, aussi nettement que dans un télescope, sa petite ville dont les rues commençaient à s'animer. Il reconnut même son voisin le tailleur, qui ouvrait ses volets, et Arsène le facteur qui s'en allait prendre un premier verre au Bar des Sports.

Comme tout cela était loin ! Un bouillonnement sortant de l'élément liquide attira son attention. Une sorte de poulpe énorme émergeait à l'avant de sa couche et, soulevant deux tentacules composés d'annelets transparents, les enroulait aux montants du lit. Bientôt Modeste se sentit lentement remorqué dans cet incroyable équipage.

Bercé par une imperceptible houle il finit par s'endormir au bruit monotone que faisait le céphalopode en halant cette nacelle d'un nouveau genre. Lorsqu'il rouvrit les yeux, il lui sembla que ce bruit s'était amplifié jusqu'à devenir un battement régulier de sabots frappant le sol. L'immense étendue d'eau avait disparu. Vêtu d'un habit de brocartRiche tissu de soie rehaussé de dessins en fils d'or et d'argent. et à demi étendu dans un char aux roues silencieuses, Modeste était à présent emporté sur la terre ferme par le galop de deux chevaux blancs. Leurs croupes ondulaient devant lui, agitant parfois dans l'air leurs queues comme des ailes. Sous les sabots fuyait une large route gravissant une colline.

Et brusquement Modeste se souvint de son rendez-vous avec Irvine. Combien de siècles avaient passé — pour évaluer un si long temps les humaines années ne pouvaient suffire — depuis que, dans le petit jardin derrière l'église, ils s'étaient donné rendez-vous sur cette colline ?

N'arriverait-il pas trop tard ? Empoignant le fouet à portée de sa main, il se leva pour le brandir. La ficelle zébra le ciel, un coup de tonnerre retentit et les chevaux se cabrant parurent s'envoler tandis qu'une violente pluie commençait à s'abattre. Mais Modeste n'était nullement incommodé. L'eau ruisselait autour de son attelage miraculeusement préservé.

Tout à coup un arc-en-ciel illumina le faîte de la colline. Cet arc-en-ciel était un palais de verre dont les mille fenêtres resplendissaient, irisées par les rayons obliques traversant les millions de gouttes éparses dans l'air. Et ce fut au milieu de cette pluvieuse féerie que Modeste parvint, sans qu'une rosée même légère eût terni la broderie de ses habits, devant le château de cristal où l'attendait Irvine.





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