Marcel BÉALU, L'Oiseau

Plusieurs enfances, Mémoires de l'ombre, 1959

Pendant longtemps, j'eus pour moyen d'existence un grand oiseau que j'exhibais sur les places. Le peuple admirait la puissance de son envol, la surprenante aisance de ses évolutions. Dans la crainte qu'il ne s'échappât, j'avais fixé solidement ses attaches à ma ceinture et, lorsqu'il prenait de la hauteur, je tirais violemment pour le ramener à une plus juste notion des choses d'ici-bas. (Quel besoin de s'élever si haut alors que moi, son maître, je restais pieds au sol ?) Tandis que les badauds s'esclaffaient, à regarder se débattre dans le ruisseau cet habitant des nuées, j'en profitais pour faire la quête. Mais après avoir secoué la fange qui souillait ses ailes, il reprenait son essor. Duel inégal !

Ces chutes, excellent entraînement, renforçaient sa musculature et quand il était en plein vol, je devais maintenant m'arc-bouter de toutes mes forces pour briser son élan. J'aurais dû, pendant qu'il en était temps encore, rendre sa liberté à l'indomptable bête dont le noble instinct n'acceptait plus d'être associé à ma servitude. Mais nous étions trop intimement liés — ne l'avais-je pas élevé de mes mains ? — pour que cette éventualité nous effleurât l'un ou l'autre et l'histoire eût une autre fin. La vigueur du grand oiseau devint telle qu'il finit par m'enlever à sa suite, dans ce ciel qu'égoïstement je lui défendais, m'obligeant à abandonner pour toujours mes terrestres clients, leurs faces hilares et leurs gros sous.





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