Marcel BÉALU, Ville volante

Ville volante, La pérégrination fantasque, 1951

Parfois, cette ville s'envolait. Le déchirement de la rivière et la sourde cassure, à l'angle où la grande route atteint le renflement de la vallée, étaient couverts par l'incessant murmure du tremblePeuplier à écorce lisse, à tige droite, dont les feuilles à minces pétioles frissonnent au moindre souffle. planté dans le jardin public, en l'honneur des héros, l'an II de la Nation Nouvelle.

La silencieuse relève des amarres de la cité avait toujours lieu de nuit. Les très jeunes épouses, prises d'une sorte de vertige, froissaient frénétiquement l'ombre pour s'agripper au mâle poitrail étendu près d'elles, planche de salut. Puis, au sifflement léger de l'air frôlant les murs :

— Écoute !... disaient-elles en secouant, sans dénouer son étreinte, leur compagnon endormi.

Les hommes, croyant à une fuite de gaz, se levaient. Par les fenêtres ouvertes ils s'interpellaient au-dessus des rues.

— Ça doit venir de la gare ?... disaient les moins inquiets.

Quand le bruit de l'ascension cessait, la ville alors voguant en plein ciel, tous se rendormaient.

Peu après minuit, une étoile entrait dans la chambre d'Armance Lourdelet, la petite bonne du dentiste, et continuait sa course dans le miroir. Au matin, la jeune fille accueillerait comme une bénédiction le trou noir en forme d'aster, dans la glace de l'armoire.

Et tandis que cette ville, strictement fidèle au prix de son passage, poursuivait un voyage dont l'itinéraire céleste nous est malheureusement inconnu, le voyageur, venu buter contre l'emplacement qu'elle occupait sur la terre, ne voyait devant lui qu'une grande tourbière nauséabonde, où couraient encore, affolés, termites et scolopendres.





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