Mathurin RÉGNIER, Contre un amoureux transi

Les Satires du sieur Régnier, 1613

Pourquoi perdez-vous la parole,
Aussitôt que vous rencontrez
Celle que vous idolâtrez ?
Devenant vous-même une idole,
Vous êtes là sans dire mot,
Et ne faites rien que le sot.

Par la voix Amour vous suffoque,
Si vos soupirs vont au-devant,
Autant en emporte le vent :
Et votre Déesse s'en moque
Vous jugeant de même imparfait
De la parole et de l'effet !

Pensez-vous la rendre abattueAbattue. - Soumise, consentante.
Sans votre fait lui déceler ?
Faire les doux yeux sans parler,
C'est faire l'Amour en tortue :
La belle fait bien de garder
Ce qui vaut bien le demanderCe qui vaut bien le demander. - Ce qui vaut bien qu'on le demande..

Voulez-vous en la violence
De votre longue affection
Montrer une discrétion ?
Si on la voit par le silence,
Un tableau d'Amoureux transi
Le peut bien faire tout ainsi.

Souffrir mille et mille traversesTraverse. - Difficulté ou obstacle qu'on trouve en travers de sa route, de ses projets.,
N'en dire mot, prétendre moins,
Donner ses tourments pour témoins
De toutes ses peines diverses,
Des coups n'être point abattu,
C'est d'un âne avoir la vertu.

L’effort fait plus que le mérite,
Car pour trop mériter un bien,
Le plus souvent on n’en a rien ;
Et dans l’amoureuse poursuite,
Quelquefois l’importunité
Fait plus que la capacité.

J’approuve bien la modestie,
Je hais les amants effrontés.
Évitons les extrémités.
Mais des dames une partie,
Comme étant sans élection,
Juge en discours l’affection.

En discourant à sa maîtresse,
Que ne promet l’amant subtil ?
Car chacun, tant pauvre soit-il,
Peut être riche de promesse.
« Les grands, les vignes, les amants
Trompent toujours de leurs serments. »

Mais vous ne trompez que vous-même,
En faisant le froid à dessein.
Je crois que vous n’êtes pas sain :
Vous avez le visage blême.
Où le front a tant de froideur,
Le cœur n’a pas beaucoup d’ardeur.

Votre belle, qui n’est pas lourde,
Rit de ce que vous en croyez.
Qui vous voit pense que soyez
Ou vous muet, ou elle sourde.
Parlez, elle vous oira bien ;
Mais elle attend, et n’entend rien.

Elle attend d’un désir de femme,
D’ouïr de vous quelques beaux mots.
Mais s’il est vrai qu’à nos propos
On reconnaît quelle est notre âme,
Elle vous croit, à cette fois,
Manquer d’esprit comme de voix.

Qu’un honteux respect ne vous touche :
Fortune aime un audacieux.
Pensez, voyant Amour sans yeux,
Mais non pas sans mains, ni sans bouche,
Qu’après ceux qui font les présents,
L’Amour est pour les bien-disants.





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