RUTEBEUF, Le Dit des Jacobins

XIIIème siècle

I

Signour, moult me merveil que ciz siecles devient
Et de ceste merveille trop souvent me souvient,
Si que en mervillant a force me couvient
Faire un dit mervilleux qui de merveilles vient.

II

Orgueulz et Covoitise, Avarice et Envie
Ont bien lor enviaux sur cex qu'or sont en vie.
Bien voient envieux que or est la renvie,
Car Chariteiz s'en va et Largesce devie.

III

Humiliteiz n'est mais en cest siecle terrestre
Puis qu'ele n'est en cex ou ele deüst estre.
Cil qui onques n'amerent son estat ne son estre
Bien croi que de legier la meront a senestre.

IV

Se cil amessent Pais, Pacience et Acorde
Qui font semblant d'ameir Foi et Misericorde,
Je ne recordasse hui ne descort ne descorde.
Mais je wel recordeir ce que chacuns recorde.

V

Quant Frere Jacobin vinrrent premiers el monde,
S'estoient par cemblant et pur et net et monde.
Grand piece ont or estei si com l'iaue parfonde
Qui sans corre tornoie entour a la reonde.

VI

Premiers ne demanderent c'un pou de repostaille
Atout un pou d'estrain ou de chaume ou de paille.
Le non Dieu sarmonoient a la povre pietaille
Mais or n'ont mais que faire d'oume qui a pié aille

VII

Tant ont eüz deniers et de clers et de lais
Et d'execucions, d'aumoennes et de lais,
Que des baces maisons ont fait si grans palais
C'uns hom, lance sor fautre, i feroit un eslais.

VIII

Ne vont pas aprés Dieu teil gent le droit sentier.
Ainz Dieux ne vout avoir tounel sor son chantier
Ne denier l'un sor l'autre ne blei ne pain entier,
Et cil sont changeor qui vindrent avant ier.

IX

Je ne di pas se soient li Frere Prescheeur,
Ansois sont une gent qui sont boen pescheeur,
Qui prennent teil peisson dont il sunt mangeeur.
L'en dit : "Licherres leche", mais il sont mordeeur.

X

Por l'amor Jhesu Crist laisserent la chemise
Et prirent povretei qu'a l'Ordre estoit promise.
Mais il ont povretei glozee en autre guise :
Humilitei sarmonent qu'il ont en terre mise.

XI

Je croi bien des preudomes i ait a grant plantei,
Mai cil ne sont oÿ fors tant qu'il ont chantei.
Car tant i at Orguel des orguilleux antei
Que li preudome en sont sorpris et enchantei.

XII

Honiz soit qui jamais croirat por nulle chouze
Que desouz povre abit n'ait mauvistié enclouze.
Car teiz vest rude robe ou felons cuers repouze :
Li roziers est poignans et c'est soeiz la roze.

XIII

Il n'at en tout cest mont ne bougre ne herite
Ne fort popelikant, waudois ne sodomite,
Se il vestoit l'abit ou papelart habite,
C'om ne lou tenist jai a saint ou a hermite.

XIV

Ha ! las ! con vanrront or tart a la repentance,
S'entre cuer et abit a point de differance !
Faire lor convanrrat trop dure penitance.
Trop par aimme le siecle qui par ce s'i avance.

XV

Diviniteiz, qui est science esperitauble,
Ont il tornei le doz, et s'en font connestauble.
Chacuns cuide estre apostres quant il siet a la tauble,
Mais Diex pout ces apostres de vie plus metauble.

XVI

Cil Diex qui par sa mort vout le mort d'enfer mordre
Me welle, c'il li plait, a son amors amordre.
Bien sai qu'est granz corone, mais je ne sait qu'est Ordre,
Car il font trop de chozes qui mout font a remordre.

Explicit.

______

Traduction

LE DIT DES JACOBINS

I

Seigneurs, le monde va d'un train qui m'étonne beaucoup :
Cet étonnement me vient si souvent à l'esprit
Qu'à force d'être étonné, je ne puis m'empêcher
De faire un dit étonnant, fruit de mes étonnements.

II

Orgueil et Convoitise, Avarice et Envie
Raflent la mise aux dépens de qui vit de nos jours.
Les envieux voient bien qu'ils peuvent doubler l'enjeu,
Car Charité s'en va, Générosité meurt.

III

Humilité n'est plus nulle part en ce bas monde,
Puisqu'elle n'est pas en ceux où elle devrait être.
Quant à ceux qui jamais n'aimèrent ses façons,
Ils la mettront de côté, je crois, d'un cœur léger.

IV

S'ils aimaient Paix, Patience, Accord né des bons comptes,
Ceux qui ont l'air d'aimer Foi et Miséricorde,
Je ne conterais aujourd'hui désaccord ni discorde,
Mais je veux conter ce que chacun conte.

V

Quand les frères Jacobins firent leur entrée dans ce monde,
D'apparence ils étaient purs, propres, nullement immondes.
Ils sont restés longtemps pareils à l'eau profonde
Qui ne court pas, mais tourbillonne en rond.

VI

D'abord ils n'ont demandé qu'un petit coin tranquille
Avec un peu de foin, ou de chaume, ou de paille,
Ils prêchaient le nom de Dieu aux pauvres, à la piétaille.
Désormais ils n'ont que faire d'homme qui à pied aille.

VII

Ils ont reçu tant de deniers des clercs et des laïcs,
Tant de charges d'exécuteur testamentaire, d'aumônes et de legs,
Que de leurs humbles maisons ils ont fait de grands palais :
On pourrait y charger au galop, lance en arrêt.

VIII

Ces gens ne suivent pas le droit chemin sur les pas de Dieu.
Dieu n'a voulu avoir ni tonneau mis en perce,
Ni deux deniers ensemble, ni blé, ni tout un pain.
Et eux, arrivés avant-hier, sont riches comme des banquiers.

IX

Je ne les appelle pas les frères Prêcheurs,
Mais des gens qui sont de bons pêcheurs :
Ils prennent des poissons qu'ils savent bien manger.
On dit : "Le gourmand alléché lèche", mais eux, ils mordent.

X

Pour l'amour du Christ ils ont quitté leur chemise,
Revêtu pauvreté, dévolue à leur ordre.
Mais ils ont glosé la pauvreté autrement.
Ils prêchent Humilité, et ils l'ont enterrée.

XI

Je suis sûr que dans l'Ordre les hommes de bien pullulent,
Mais on ne les entend qu'autant qu'ils ont chanté.
Car Orgueil a greffé là-dessus tant d'orgueilleux
Que les hommes de bien se sont laissé prendre à leurs artifices.

XII

Honte à qui croira jamais, quelles que soient ses raisons,
Que sous un pauvre habit la méchanceté ne peut se cacher.
Tel vêt une robe grossière, dont le cœur est pervers.
Le rosier est piquant, si douce soit la rose.

XIII

Il n'est dans le monde entier cathare ni hérétique,
Poplicain endurci, vaudois ni sodomite,
Qui, s'il vêtait l'habit qui couvre les papelards,
Ne fût alors tenu pour un saint ou un ermite.

XIV

Hélas! c'est trop tard qu'ils se repentiront
Si leur cœur diffère tant soit peu de l'habit qu'ils portent !
Il leur faudra accomplir une pénitence très dure.
Il faut vraiment aimer ce monde pour y faire son chemin à ce prix.

XV

À la théologie, science toute spirituelle,
Ils ont tourné le dos, eux qui s'en prétendent les rois.
Chacun croit être apôtre quand il est assis à table,
Mais Dieu paît ses apôtres d'une vie plus convenable.

XVI

Que le Dieu qui par sa mort voulut mordre la mort de l'enfer
Veuille, s'il lui plaît, me faire mordre à son amorce.
Je sais bien ce qu'est une large tonsure, mais je ne sais ce qu'est cet Ordre,
Car ils font bien des choses qui sont à reprendre.





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