• Alfred de MUSSET (?), Ballade à la Brune

Esquisses et premiers Jets


Divagaisons



"Gloire à vous, gens de lettres."

Madame EUGÈNE (Fleuriste funéraire), Harangue proférée un 1er avril sur la tombe retrouvée de Johannes Gutenberg



Poète doté d’une imagination gaillarde, Musset – s’il exista jamais – conçut plusieurs récits en vers d’une fraîcheur surprenante et qui ne sont pas sans rappeler telles audaces de Madame X. Voici le commencement et la fin d’un petit roman furieux, pénétré de satanisme et de couleur locale.

 

C’était, à Pampelune,
Sur le marché fleuri,
La brune
Carmen alias Kiki.

"Brune ! Viens ! Marche à l’ombre ! –
Ordonne l’alguazil
Bien sombre
Qui la mène en exil. –

Avance, ou je t’éborgne
D’un petit coup de dard !
Vois ! Lorgne
Un peu ce gros poignard !

N’espère rien, ma poule,
De ces brigands, là-bas,
En foule,
Qui se croisent les bras.

Une chose m’étonne,
C’est que tu sens l’éther.
Friponne,
Aurais-tu le cancer ?

En plus, ton pucelage
Tant et tant maltraité
Dégage
Des relents de pâté.

Ne dis pas de mensonge :
L’odeur du chou farci
Forlonge
Tous les parfums d’ici.

T’es-tu décomposée
En chemin ? Serais-tu
Pressée
D’enterrer ta vertu ?

Ton destin, goule immonde,
Tu l’as bien mérité.
Le monde
Est juste, en vérité.

Quoi qu’on dise et qu’on fasse,
Quand il a condamné
Ta race,
Il a bien opiné.

Marche ! Marche, bougresse !
Comment, je te fais mal ?
Va, laisse !
Tu souffres ? C’est normal.

Eh ! finie la sardane
Aux pas bien réguliers,
Gitane,
De tes petits souliers !

Tu supposes sans doute
Que je vais te lâcher,
Filoute ?
Erreur ! Il faut marcher !

Caramba ! Ni les fées
Qui courent par les prés,
Fieffées
Larves de vertébrés,

Ni l’engeance insoumise
Des stryges en troupeau
D’église
Ne me feront quinaud !

Tu pleures ? Mets la dose !
Il faut bien vidanger !
Arrose !
Tu n’y peux rien changer…"

(L’alguazil prononce encore une vingtaine de strophes toutes grinçantes du mépris qu’il ressent pour la pauvre coupable. On croise ensuite un quarteron de moines qui s’enfuient, horrifiés, puis sainte Thérèse, qui refuse d’intercéder en faveur de la malheureuse. Un orage éclate. On s’abrite où l’on peut, c’est-à-dire dans une étable abandonnée, qui reste déserte durant les huit strophes que le poète emploie pour en donner l’exacte description. Un éclair, soudain, traverse l’espace. La Vierge Marie apparaît alors, demande ce qu’on fait là. L’Enfant Jésus blotti contre son sein aperçoit la misérable, pousse des cris de rage, contraint l’alguazil et sa captive à vider les lieux. D’autres événements aussi surprenants et de plus en plus tragiques se produisent, jusqu’à ce qu’enfin on rencontre Satan en personne. Il a pris l’apparence d’un hidalgo parfaitement sympathique. On cause, le ton monte, Satan provoque l’alguazil en duel, le tue, entraîne la fébrile Carmen qui n’en croit pas ses yeux. Dans les deux cent cinquante strophes qui suivent, des aventures s’enchaînent par dizaines, toutes plus hasardeuses les unes que les autres, jalonnées de coups de théâtre auxquels on ne s’attendait pas. Satan décide, pour finir, d’épouser l’infortunée Kiki. Elle refuse. Il insiste. Elle ne veut rien savoir. On écoute alors, dans le chœur même de l’église où il a bien fallu interrompre la cérémonie, une longue conversation que le poète met à profit pour instruire le lecteur au sujet du mariage, des joies qu’il offre, des difficultés qu’il comporte. Pendant ce temps, Kiki s’entête. Rien ne la fera changer d’avis. Elle a démasqué le Tentateur et voudrait qu’on lui fît épouser plutôt un caballero authentique. Le dialogue rebondit, le Malin perd patience, le public commence à se retirer. Livrée à son triste sort, abandonnée de tous et pressée par Satan, la brune Carmen jette encore quelques répliques sans se faire beaucoup d’illusions sur ce qui va bientôt advenir. La fin, que voici, est pathétique.)

Elle est là qui défaille
Durant cet entretien,
Qui braille,
Qui cherche du soutien.

Mais lui, démon revêche,
Hurle d’un air fâché :
"Pimbêche,
Tu l’auras bien cherché !"

Elle crie, le regarde,
Et, le voyant furieux,
Hagarde,
Tombe et renonce aux cieux.

Qui chante, à Pampelune,
Loin du marché fleuri,
La brune
Carmen alias Kiki ?





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