Tola DORIAN

1841-1918






La poétesse et la grande dame se trahissent par l'air bon et douloureux de ce visage allongé et mince, et par toute cette nature immatérielle, sérieuse, appliquée, nerveuse, volontaire. L'œil avide du ciel, étrange`et doux, le nez fin, la bouche longue et pensive, la joue un peu creusée, une absolue distinction sans coquetterie idéalisent un de ces types qu'on admire comme en rêve, car ils sont modelés par l'âme elle-même : aussi cette tête courageuse et souffrante laisse-t-elle dans l'esprit une vision inoubliable. La petite main délicate exprime la résolution et la bravoure, on devine qu'elle fait obéir les chevaux domptés aussi bien qu'elle caresse les dentelles et les fleurs cueillies. Oui, c'est la figure d'une amazone que son cheval emporte dans la brise folle, tandis que le rythme, coursier plus fougueux et échevelé que tous les autres, entraîne sa pensée au bord des abîmes et dans les profonds gouffres du ciel. Et la vue de cette femme fait songer à Achille en proie à son amère tristesse, confondant les plaintes de sa lyre avec les sanglots de la mer gémissante et à ces chants divins qui, dans le camp soudainement charmé, se mêlaient alors au bruit retentissant des armures.

(Théodore de Banville, Courriers parisiens)



Mme Tola Dorian. Cheveux blancs sous perruque noire. Elle a encore un joli sourire au coin de la bouche. Tout en vert, elle offre au Mercure, comme tapis vert, sa robe de velours vert qu'elle déploie et relève pour montrer de riches dessous.

(Jules Renard, Journal, 13 mai 1895)



Madame Tola DORIAN, princesse Metzchersky, avant de devenir la femme de notre compatriote Charles DORIAN, est assurément une des figures les plus curieuses et les plus noblement attachantes de ce temps. De patrie russe, et longtemps avant le rapprochement politique des deux peuples, elle a aimé la France d'une fidèle tendresse et en a fait son pays d'adoption ; et c'est, je crois, le seul écrivain d'origine étrangère pour qui notre langue, et mieux, notre âme, n'aient pas de secrets. Non qu'elle ait abdiqué le génie originel, très vivace dans la mélancolie hautaine et souvent désespérée de son œuvre, ni cette soudaineté d'élan vers la joie et la douleur — plus souvent vers la douleur — qui caractérise la race slave, non que le souffle héroïque des larges Plaines d'Ukraine ait cessé d'y rouler la blancheur, ensanglantée par les couchants, de ses neiges et le galop échevelé des chevaux cosaques. Mais de notre monde occidental elle a sondé, jusque dans sa lumineuse horreur, la civilisation corrompue, et de notre clair et sonore dialecte elle s'est assimilé toutes les ressources, élève de Victor Hugo en prose, de Leconte de Lisle en poésie, mais bien elle-même cependant, aussi bien dans ses romans et dans son théâtre que dans ses vers.

      D'elle-même elle a justement dit qu'elle était l'hirondelle étrange

                Qui toujours émigra du côté des hivers.

      La souffrance humaine, sous toutes ses formes, dans tous ses modes douloureux est faite d'attirances pour l'immense pitié et la révolte généreuse de son être toujours penché vers quelque misère, toujours prêt à se ruer, comme des torrents jumeaux, vers le grand fleuve où depuis l'origine des âges, coulent les larmes et le sang des races. Indignatio fecit versum, a dit Juvénal, et cette fière devise, elle la pourrait revendiquer pour tout ce qu'elle a pensé et écrit, fraternelle qu'elle est à tout ce qui souffre, véhémente à toute tyrannie, toujours la tête et les mains tendues vers le spectre auguste de la Justice et de la Liberté. Et cette âme d'insurgée éternelle est enveloppée des plus aristocratiques dehors, et toutes ces colères d'esclave secouant sa chaîne, brûlent au cœur d'une des plus exquises patriciennes de ce temps.

      Je n'oserais faire son portait, après l'image définitive qu'en a tracée mon maître Banville, dans un de ces Courriers parisiens où tant de figures contemporaines revivront dans la dure immortalité d'une véritable jeunesse. Je cite seulement : « La poétesse et la grande dame se trahissent par l'air bon et douloureux de ce visage allongé et mince, et par toute cette nature immatérielle, sérieuse, appliquée, nerveuse, volontaire. L'œil avide du ciel, étrange`et doux, le nez fin, la bouche longue et pensive, la joue un peu creusée, une absolue distinction sans coquetterie idéalisent un de ces types qu'on admire comme en rêve, car ils sont modelés par l'âme elle-même : aussi cette tête courageuse et souffrante laisse-t-elle dans l'esprit une vision inoubliable. La petite main délicate exprime la résolution et la bravoure, on devine qu'elle fait obéir les chevaux domptés aussi bien qu'elle caresse les dentelles et les fleurs cueillies. Oui, c'est la figure d'une amazone que son cheval emporte dans la brise folle, tandis que le rythme, coursier plus fougueux et échevelé que tous les autres, entraîne sa pensée au bord des abîmes et dans les profonds gouffres du ciel. Et la vue de cette femme fait songer à Achille en proie à son amère tristesse, confondant les plaintes de sa lyre avec les sanglots de la mer gémissante et à ces chants divins qui, dans le camp soudainement charmé, se mêlaient alors au bruit retentissant des armures.»

      Et, bien qu'il eût été tracé depuis plusieurs années déjà, rien n'est à changer à ce portrait, et il semble qu'en en dessinant les dernières lignes, par cet instinct divinateur qui fait le poète et confondait autrefois son nom avec celui du prophète, Banville ait devancé le tableau qu'offre aujourd'hui même la vie de Tola DORIAN, vivant en plein hiver, dans la solitude d'une plage de l'Océan, avec, pour compagnons, ses beaux chevaux d'Ukraine dont le vent marin enfle les crinières, cependant qu'elle-même rythme sa pensée aux clameurs de la tempête et à la musique tumultueuse des flots. C'est là qu'elle vient de composer cette admirable nouvelle Sainte Russie, dont le Magazin international vient d'avoir la primeur, laquelle suffisait, seule, à la renommée d'un écrivain.

      Mais son œuvre est considérable et peut déjà défier le temps. — Je ferai d'abord sa part au poète des Larmes lyriques, des Vespérales et des Roses remontantes que quelques élus connaissent seuls, encore, en attendant que le livre les effeuille dans toutes les mains.

      En prose, il faut lire, avant tout, dans l'œuvre de Madame Tola DORIAN, les Âmes slaves dont la préface est d'une rare magnificence, et de belles traductions de Shelley. Très audacieuse au théâtre, elle a donné Tamar, Mater, Mineur et soldat, et Virginité fin de siècle, virulente satire de nos moeurs bourgeoises, et continué, dans sa plus noble tradition, ce que le Théâtre Libre avait tenté de nouveau et de généreux. La représentation attend encore un drame superbe, le Précurseur, qui mérite certainement l'hospitalité, malheureusement problématique aux choses vraiment élevées, de notre première scène.

Joseph UZANNE, Figures contemporaines, Album Mariani, 1894






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