Tola DORIAN, Chant Nighiliste

Poèmes lyriques, 1888






Deviens, ô faible plume, un couteau furieux,
Sois une lame incandescente,
Je veux trouer au front, brûler entre les yeux,
Vos puissants, ô tourbe croissante !

Je veux faire éclater le lent et fort courroux
De l'homme que tord la misère :
Qu'il se lève terrible, et ces sinistres fous
Vêtiront leur pourpre dernière.

Devant la triste faim ils passent, la narguant
D'un rire dont la rage aboie :
Je voudrais leur jeter à la face mon gant,
Être un fer qui sur eux flamboie !

Le poète rongé d'inépuisables pleurs
Maudit l'horreur des Destinées ;
Il dénonce l'enfer de vos saintes douleurs,
Multitudes infortunées.

Il écoute toujours des héros oubliés
Les cris de mort dans la nuit noire ;
Il voit les étendards des libertés ployés
Sur leurs tombes, linceuls de gloire.

Son âme retentit de douloureux échos
Au verbe de chaque prophète ;
Des peuples torturés il reçoit les sanglots
Comme une coupe aux larmes faite.

Mais sur vous, jouisseurs, qui sans honte écrasez
Jusqu'en vos sépulcres la foule,
Il triomphe, il se rit quand sur vos cœurs brisés
La tardive vengeance croule.

Car vous voyez couler sueurs, larmes et sang,
Froids et sourds. — Vos dédains féroces
N'arrêtent point ces flots lugubres arrosant
Les sceptres, les glaives, les crosses !

Pour vous, sans espérance et sans pain, sans amour,
Les gueux vivent chargés de haines
Dans les mines courbés, privés d'air et de jour,
Enviant vos chiens dans leurs chaînes. —

Vos femmes dont le sein couvert de soie et d'or
Ne brûle que d'ardeurs cupides,
L'œil glacé de mépris vont répétant encor
Leurs refrains lascifs et stupides.

Et vous prostituez le trésor virginal
De vos filles à la richesse,
Et vous leur refusez dans un hymen vénal
Des chastes amours l'allégresse.

Appuyant vos fureurs sur la sanglante croix,
Vous broyez sous vos pieds les âmes ;
Vous versez l'huile sainte au front bas de vos rois,
L'eau lustrale à leurs mains infâmes.

Et vous vous harnachez d'un faste de vertu
Fabriqué par vous, pour vous-mêmes :
Vous blessez les regards d'un peuple revêtu
De loques sordides et blêmes !

Écoutez la rumeur de nos flots mugissants !
"Ô plèbes, levons-nous ! Nos plaies,
Ouvertes au soleil, de nos corps frémissants
Épuisent le sang sur les claies !"

"Justice, éternels Droits ! — Justice, Humanité !
Justice pour nous, ô Nature!"
Ô formidable appel du sol, de la Cité !
Ô cri perdu de leur torture !

Du haut des rochers nus flagellés par les vents,
Du bas-fond de l'immonde abîme,
De tous les lieux maudits jaillissent effrayants
Ces sanglots d'une plèbe infime.

Innombrable pourtant ! invincible toujours,
Quand elle se dresse, splendide,
Et brise de ses mains les digues de son cours
Et surgit du marais fétide.

Ô peuple, souviens-toi ! Tu demandais en vain
La pitié des belles rieuses ;
Tes veuves leur tendaient une tremblante main,
Haletant de faim, furieuses.

Sors de ta longue nuit ! sus aux monstres, ces rois
Et leurs valets à l'âme dure, —
Tous, rouges de ton sang, du sang dont tant de fois
Ils ont gorgé leur soif impure !

Hors de la loi vous tous qui défiez la loi !
À mort toute la tourbe sombre,
Tous les violateurs, ensemenceurs d'effroi !
À mort tous les fauves sans nombre !

N'espérez rien : le jour qui nous fait triomphants
Sonnera votre heure dernière !
Trop de vaines sueurs, trop de larmes d'enfants
Ont submergé votre tanière !





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