• Gustave FLAUBERT, Un extrait du roman Mama Boufarik

Esquisses et premiers Jets


Divagaisons



"Gloire à vous, gens de lettres."

Madame EUGÈNE (Fleuriste funéraire), Harangue proférée un 1er avril sur la tombe retrouvée de Johannes Gutenberg



Étrange romancier que ce Gustave Flaubert, à qui on doit le beau, le déroutant roman intitulé Mama Boufarik. Outre une vivante peinture des tempéraments exotiques, on y remarque l’étonnante ressemblance de l’héroïne avec Madame X, que l’auteur a sûrement prise pour modèle. À moins que cette œuvre ne soit qu'une des nombreuses autobiographies que Madame X voulut signer d'un pseudonyme à consonance étrangère afin de brouiller les pistes de façon définitive.

La page qu'on lira ici se situe au début du roman. Courte et vive, elle nous donne une idée du style un peu rude de l’écrivain.

 

Mama sortit du couvent à l’âge de dix sept ans, la tête remplie de lectures mal choisies, mal réglées, mal comprises. « À qui la faute ? » se disait-elle chaque soir sur le chemin de la bergerie, un seau dans chaque main, chaque narine aspirant goulûment l’âcre senteur des chauds herbages. Et elle soupirait.

Puis elle imaginait ce que serait sa vie, toute sa vie toute entière, jusqu’à l’heure fatale où elle rendrait cette âme empoisonnée qu’on lui avait faite. Une vie d’ennui, une vie vide, un gouffre. Elle se marierait. Elle aurait des amants, des pigeons, des vers à soie qu’elle ne prêterait à personne. Elle publierait des livres ! Puisqu’on avait gâté son cœur en lui donnant à lire toutes ces histoires de princesses anémiques qui se meurent dans la clôture sinistre d’un donjon catarrheux, elle se vengerait en gâtant à son tour le cœur de quelques folles lectrices.

Elle écrirait des romans, des poèmes, un journal, un recueil de mots croisés, un annuaire téléphonique, un cinquième Évangile, une page de publicité en faveur du suicide. Elle prendrait des pseudonymes, beaucoup de pseudonymes, et des pseudonymes masculins pour se donner de l’allure.

On gémirait en lisant ses œuvres, oh ! comme on gémirait ! Comme on aurait envie de se pendre, de se jeter à l’eau, de s’arracher les ongles ! Et comme elle jubilerait, la nuit, lorsqu’enfin les moustiques repus lui accorderaient quelque repos, en supputant les mortelles blessures qu’elle pouvait infliger du seul bout de sa plume !





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