Clovis HUGUES, La Rentrée aux mines

Poésies choisies, 1893






Les étoiles mouraient, d'un demi-jour baignées :
On eût dit qu'une main secouait des poignées
De diamants aux plis d'un manteau de velours.
L'aube indécise, éparse à travers les cieux lourds,
Jetait dans le logis sa clarté froide et pâle.
Le mioche dormait mal, roulé dans un vieux châle :
Espèce de paquet où remuaient des bras !
La pauvre mère était blanche comme les draps
Qu'on jette sur le front des trépassés livides ;
L'effroi surnageait seul en ses prunelles vides,
Car elle n'avait plus de larmes maintenant ;
Et tout à coup, tandis que l'homme en tâtonnant
Soulevait le loquet au travers de la poprte,
Elle dressa la tête avec l'air d'une morte
Qui se réveillerait brusquement, hors du trou.

Le mineur l'embrassa ; puis il dit : — Je suis fou !
C'est fini, nous allons reprendre notre chaîne.
— Ne parle point si haut, l'enfant s'endort à peine,
Dit la femme, attachant sur lui ses yeux profonds.

— Ah ! si ce n'était pas pour ces bouts de chiffons !
Reprit le père avec une voix triste et douce.
Mais que faire ? après tout, il faut bien que ça pousse,
Il faut bien que ça mange, et bonsoir la vertu !
On renonce à la grève, on est vite battu,
Quand les marmots ont faim et quand la femme pleure.

— Et tu dois retourner au travail ? — Dans une heure.
Nous avons décidé l'affaire cette nuit.
Oui, femme ! Deux par deux et sans faire de bruit,
Nous allons ce matin retourner à la mine.
Dame ! on nous aurait mis du fer dans la poitrine,
Si nous avions voulu nous fâcher tant soit peu !
Et dire que tous ces repus croient au bon Dieu,
Qu'ils vantent la morale et font dire des messes !
Nous ont-ils fait assez de menteuses promesses,
Au nom de leur Jésus qui saigne sur sa croix !
Hélas ! les patrons seuls ont ici-bas des droits :
On les protègerait, s'ils se mettaient en grève.
Quant à toi, travailleur, reprends ta pioche ou crève !
Soumets-toi, va-nu-pieds ! mets les pouces, galeux !
Sinon, voici la force, et gare aux habits bleus !
Gare aux canons chargés de fer à pleine gueule !
Mourir, t'abandonner, te laisser toute seule,
Toute seulette avec le travail de tes doigts !
Et ce pauvre petit qui n'a pas quatre mois !
Qu'auriez-vous fait tous deux ? qui vous aurait fait vivre ?
La femme répondit : — Tu parles comme un livre !
Et, grave, elle lui mit les bras autour du cou.

Or, l'homme poursuivit : — Nous n'avions plus un sou !
Que devenir ? J'ai fait ce que je devais faire.
Allons, mange ton pain d'orge, bois ton eau claire,
Creuse ton trou, descends dans ton enfer, mineur !
Le peuple est libre ? Soit, on n'a plus de seigneur ;
Mais on a le bourgeois, le patron, le vampire ;
Et qu'on ne dise plus que le noble était pire !
Autrefois on pendait, on fusille à présent ;
Fort bien. Le sang a-t-il cessé d'être du sang ?
Oh ! ces rongeurs du peuple ! Oh ! ces capitalistes !

La femme dit : — A-t-on repris tous les grévistes ?

— Pas tous. Ah ! tiens, je suis un capon, nom de Dieu !
Reprit l'homme. Vraiment, je te demande un peu.
J'allais comme cela me remettre à ma tâche,
Sans penser qu'un mineur se conduit comme un lâche
En rentrant à la mine où tous ne rentrent pas !
Moi qui n'ai jamais fait dans l'honneur un faux pas !
Mopi qui n'ai jamais rien compris aux reculades !
J'oserais, en plein jour, lâcher les camarades
Les plus braves, les plus sincères, les meilleurs,
Ceux qui servent le mieux leurs frères travailleurs !
Bah ! nous sommes loyaux dans notre caste, en somme.

La pauvre femme dit : — Et le bébé, mon homme ?

Le père s'approcha du berceau, lentement ;
Puis, quand il eut frôlé le petit front charmant,
Le beau petit cou nu, les chers petits bras roses,
Il s'écria : Comment puis-je dire ces choses ?
Comment m'y suis-je pris pour songer à cela ?

Et, tout en étouffant un sanglot, il alla
Ramasser dans un coin sa lanterne et sa pioche.

La femme l'épiait, debout auprès du mioche.

— C'est conclu, reprit-il, on connaît ses devoirs.
Nous irons, si tu veux, trouver un de ces soirs,
Les deux fils à Bastien, qui restent sans ouvrage.
L'argent n'est pas de trop chez nous, dans le ménage ;
Mais tout s'arrangera quand ils travailleront.

Et calme, ayant baisé la bonne femme au front,
Il sortit à pas lents pour regagner la mine.

Dans le matin naissant, au bas de la colline,
À travers les taillis pleins du chant des oiseaux,
Les chassepots luisaient, disposés en faisceaux ;
Un caporal criait : — Faites feu si l'on bouge !

Et le soleil montait à l'horizon, tout rouge !

Mars 1882.





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