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Tristan CORBIÈRE, À une camarade

Les Amours jaunes, 1873



Que me veux-tu donc, femme trois fois fille ?...
Moi qui te croyais un si bon enfant !
— De l'amour ?... — Allons : cherche, apporte, pille !
M'aimer aussi, toi !... moi qui t'aimais tant.

Oh ! je t'aimais comme... un lézard qui pèle
Aime le rayon qui cuit son sommeil...
L'Amour entre nous vient battre de l'aile :
— Eh ! qu'il s'ôte de devant mon soleil !

Mon amour, à moi, n'aime pas qu'on l'aime ;
Mendiant, il a peur d'être écouté...
C'est un lazzarone enfin, un bohême,
Déjeunant de jeûne et de liberté.

— Curiosité, bibelot, bricole ?...
C'est possible : il est rare — et c'est son bien —
Mais un bibelot cassé se recolle :
Et lui, recollé, ne vaudra plus rien !...

Va, n'enfonçons pas la porte entr'ouverte
Sur un paradis déjà trop rendu !
Et gardons à la pomme, jadis verte,
Sa peau, sous son fard de fruit défendu.

Que ne sommes-nous donc fait l'un à l'autre ?...
— Rien... — Peut-être alors que c'est pour cela.
— Quel a commencé ? — Pas moi, bon apôtre !
Après, quel dira : c'est donc tout — voilà !

— Tous les deux, sans doute... — Et toi, sois bien sûre
Que c'est encor moi le plus attrapé :
Car si, par erreur, ou par aventure,
Tu ne me trompais... je serais trompé !

Appelons cela : l'amitié calmée ;
Puisque l'amour veut mettre son holà,
N'y croyons pas trop, chère mal-aimée...
— C'est toujours trop vrai ces mensonges-là ! —

Nous pourrons, au moins, ne pas nous maudire
— Si ça t'est égal — le quart-d'heure après.
Si nous en mourons — ce sera de rire...
Moi qui l'aimais tant ton rire si frais !




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