Jules SUPERVIELLE, Io

Premiers pas de l'univers, 1950






Jupiter gardait le meilleur souvenir de sa métamorphose en taureau. Ayant connu les bovins du dedans, il savait que c'étaient là bêtes sérieuses qui peuvent longtemps ruminer un secret, sans le dévoiler.

Et il décida de transformer en génisse ce qu'il aimait le mieux au monde : la douce Io. Mais il ne fit point part de son projet à cette belle anxieuse qui avait grand'-peur de Junon.

"Ça ne fait jamais de mal à une femme de se mettre un peu au vert", songeait-il.

Et le roi de l'Olympe de caresser sa maîtresse en pensant très fort : "Génisse, génisse", jusqu'à ce que la jeune Io devînt bovine sous ses mains et fît entendre un mugissement de satisfaction.

"Tu vois que ça n'a rien de terrible", lui dit l'Olympien comme s'il venait de lui arracher une dent sans douleur.

Cependant, Junon, qui ne pouvait pas oublier la métamorphose de son époux en taureau lors de l'enlèvement d'Europe, se méfiait justement beaucoup des bovins. Cette vache si blanche et si noire, si parfaitement blanche et noire qu'elle vous en coupait le souffle.

"Et ça ? demanda-t-elle à Jupiter.

— C'est pour que tu aies du bon lait."

Elle allait riposter : "Tu sais bien que je n'en bois jamais" mais elle opta pour la ruse. À peine son mari se fut-il éloigné, qu'elle se mit à tourner autour d'Io, laquelle la considérait avec des yeux de vache incontestable. Mais Junon de les contester :

"Alors tu t'imagines, hypocrite, que je vais me laisser faire par tes allures de ruminante ?"

Io perdit la tête jusqu'à riposter :

"Je ne sais pas, déesse, ce que vous entendez par là.

— Et tu te coupes au point d'en prendre la parole."

Les yeux d'Io, déconfite, se brouillèrent alors de brillantes petites larmes de femme qui coulaient sur ses joues de cuir blanc.

"Je te laisse, mais pas seule", dit Junon, en se retirant.

Io tourna la tête et vit un homme qui la regardait de tous ses yeux, il en avait plus de cent sur le visage, le torse et les bras.

Elle n'osait plus bouger sous les feux concertés de tous ces regards qui la suivaient jusqu'au fond de sa pensée.

Junon alla retrouver Jupiter : "Je suis ravie de ma génisse. Je ne la quitterai plus jamais.

— Oh ! tu lui fais trop d'honneur.

— Mais non.

— Mais si."

L'Olympien pensa : "Tu vas voir si j'ai peur de toi !" Et sous les yeux d'Argus qui, un à un, se voilèrent, il caressa sa génisse tout en pensant très fort : "Femme, femme comme devant, femme chérie."

Et sous le regard et les mains divines, Io redevint la femme qu'elle était avant sa courte échappatoire bovine. Et Jupiter l'étreignit amoureusement et par-dessus l'épaule de sa maîtresse, il vit la queue attardée de la vache qui battait de contentement les flancs divins. Mais sous le regard réprobateur du Roi de l'Olympe, la queue fondit comme neige au soleil.





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