Jules SUPERVIELLE, La Jeune fille à la voix de violon

L'Enfant de la haute mer, 1931






C'était une jeune fille comme une autre, avec des yeux peut-être un peu trop larges, mais si peu qu'on se demandait si on n'en avait pas vu souvent d'ainsi faits.

Dès l'enfance, elle avait compris, à une sorte d'intrigue autour d'elle, qu'on lui cachait quelque chose. Elle ignorait l'objet de ces chuchotements et ne s'en inquiétait guère, pensant qu'il en était toujours ainsi quand il y avait à la maison une petite fille.

Un jour, comme elle tombait d'un arbre, le cri qu'elle poussa lui apparut dans toute son étrangeté : inhumain et musical. Elle surveilla désormais sa voix et crut y reconnaître, glissant sous les mots de tous les jours, des accents de violon et même un mi bémol ou un fa dièze, ou quelque autre impertinence... Et quand il lui arrivait de parler elle vous regardait avec simplicité comme pour effacer cette impression bizarre.

Un garçon lui dit un jour :

— Fais donc marcher ton violon !

— Je n'en ai pas.

— Là, là, dit-il, en voulant fourrer sa main dans la bouche de l'enfant.

Ce n'était pas une petite chose que d'arriver chez les gens avec une voix de violon, d'être invitée à un thé ou à un déjeuner sur l'herbe et de porter toujours sur soi, dans la gorge, cette voix étrangère, prête à sortir, même quand elle disait :"Merci" ou "Il n'y a pas de quoi".

Et rien ne l'agaçait tant que si l'on s'écriait :

— Mais quelle voix merveilleuse elle a !

"Qu'est-ce qui se trame en moi-même ? pensait-elle. Ces accords inattendus me révèlent beaucoup trop. Comme si je me mettais à me déshabiller au milieu d'une conversation : 'Et puis, voici mon corsage, et prenez aussi mes bas... Vous êtes heureux maintenant, je n'ai plus rien à moi !'"

Parce que rien ne lui plaisait tant que de ne pas se singulariser, elle gardait généralement le silence, et s'habillait avec quelle modestie, quelle neutralité, et toujours un large ruban tout à fait gris autour de sa gorge musicale.

"Après tout, on n'a pas besoin de parler", songeait-elle.

Même quand elle ne disait rien, on ne pouvait oublier que cette voix était là, prête à sortir. Une de ses camarades, à l'oreille fine, prétendait même qu'elle ne se taisait jamais complètement, que son silence cachait mal de sourds accords et même des mélodies assez claires : il suffisait d'un peu d'attention. Et si cela ravit certaines de ses amies, les autres en tirèrent de l'inquiétude, et pour elles-mêmes. Toutes finirent par la délaisser.

"Tout de même, si mon silence n'est plus à moi !"

Un chirurgien, ami de la famille, fut appelé à examiner cette gorge, ces cordes vocales. Sans doute faudrait-il opérer, mais quoi ?

Il se pencha sur cette bouche ouverte, comme sur un puits hanté, et s'abstint d'intervenir.

 

"S'ils savaient d'où je viens !" se dit-elle, un jour, en s'asseyant à la salle à manger auprès de ses parents qui lui reprochaient son retard. Ils ne se doutent pas de ce que je viens de faire, ce père à la longue figure, ni toi, mère, moins irritable en apparence, mais qui éclates tout d'un coup, en trois phrases hérissées et venimeuses. Bonnes gens, n'allez-vous pas me laisser tranquille avec ces histoires de potage qui va être tout froid ? Il s'agit bien, aujourd'hui, de quelques minutes de retard !" Durant presque tout le repas, elle se tut, mais il fallut bien répondre à une question de son père.

Et les parents de se regarder avec étonnement : la voix de leur fille était devenue une voix comme les autres.

— Répète un peu, dit le père le plus doucement possible, j'ai mal entendu. Mais la jeune fille rougit et ne dit mot.

Après le repas, les parents se réunirent dans leur chambre et le père prit la parole :

— Mais si vraiment elle n'a plus cette voix bizarre, il va falloir en informer la famille. Et peut-être même donner une petite fête entre intimes, sans dire bien entendu la raison de cette réjouissance.

— Attends encore quelques jours.

— Sans doute, il faut au moins attendre huit jours. Soyons prudents.

Le père décida de se faire lire le journal par sa fille, tous les matins. Il savourait les inflexions de cette nouvelle voix comme une gourmandise qui lui serait venue d'un autre monde. N'aimait-il pas aussi le petit vertige qu'il éprouvait à l'idée que sa fille pourrait à nouveau se mettre à parler comme naguère ?

Un jour qu'elle lisait ainsi un long article de politique étrangère, la jeune fille — mais c'était une femme maintenant — s'aperçut à son tour que sa voix ressemblait à celle de ses camarades. Et elle ne put s'empêcher d'en vouloir à son ami qui avait détruit en elle ces accords singuliers :

"S'il m'avait vraiment aimée...", songeait-elle.

— Mais qu'est-ce que tu as ? Tu es en larmes, dit le père. Si c'est à cause de ta voix, il y aurait plutôt lieu de te réjouir, mon enfant...





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