Paul SCARRON, À très honnête et très divertissante chienne...

Les Œuvres de Monsieur Scarron, Tome Premier, 1663






À très honnête et très divertissante chienne Dame Guillemette,
petite levrette de ma sœur,
Salut,

Dame Guillemette,

Je suis Auteur par la grâce de Dieu : si c'est assez pour avoir cette qualité-là d'être imprimé avec bon Privilège. Je confesse pourtant qu'elle se donne à trop bon marché, et que le peu qu'elle m'a coûté ne me devrait avoir acquis que celle de faiseur de Vers Burlesques. Avec ce modeste aveu que je fais, vous ne laisserez pas, je m'assure, de croire que je me vante et que vous aurez de la peine à vous imaginer (si ce proverbe qui dit que nul n'est Prophète en son pays a lieu parmi vous autres Chiens) qu'un homme que vous voyez tous les jours à Paris, dont il n'est né natif, qui a la tête de côté, qui ne bouge d'une chaise, enfin qui n'est pas fait comme les autres, ait eu l'idée de s'ériger en Auteur moderne. Par Apollon, GUILLEMETTE, il n'y a rien de plus vrai. Et par le même Apollon, je vous jure que je ne pense pas avoir fait pour cela une fort grande prouesse. Encore qu'il y ait tantôt quatre ans que Toussaint Quinet rompt la tête à tous ceux qui vont et viennent dans la Galerie du Palais du Typhon et du Jodelet, qui m'ont fait fameux Écrivain, je consens aisément que ces Œuvres ne passent que pour ce qu'on appelle fatras de Livres, comme peuvent être quantité de Comédies et autres productions de demi-beaux esprits qui se vendent au Palais, que je n'estime guère plus que des Almanachs de l'année passée dans lesquels on voit, aussi bien que dans ces Comédies, la mort d'un grand, trahisons en campagne et autres telles Inventions Théâtrales.

Certes ces productions serviraient, dès la première Impression, d'enveloppes aux Beurrières du Marché-Neuf s'il ne venait point de Provinciaux à Paris, et si elles ne passaient à la vente à la faveur de ces merveilleuses Comédies et de ces divertissants Romans qui enrichissent ceux qui les font, et sont si souvent matière de guerre civile entre les Libraires. Quand on n'estime pas beaucoup quelque chose, on dit qu'elle n'est pas bonne à jeter aux chiens. Comme votre mérite et votre beauté vous mettent au-dessus de ce quolibet, et qu'il n'a pas été fait pour les Chiens de votre sorte, aussi je m'en sers seulement pour persuader aux hommes que je suis peu persuadé du mérite de mes Œuvres, et encore que vous ne soyez qu'une bête, j'aime mieux pourtant vous les dédier qu'à quelque grand Satrape de qui j'irais troubler le repos. Car, ô GUILLEMETTE, un Auteur le Livre à la main est plus redoutable à ces sortes de Messieurs qu'on ne pense, et la vision ne leur en est guère moins effroyable que celle d'un créancier. Ce n'est pas qu'il n'y ait de grands Seigneurs très généreux. Mais il y a des Auteurs modernes qui le sont si peu qu'ils dédient plutôt leurs Ouvrages à ceux dont ils espèrent du bien qu'à ceux qu'ils aiment ou qu'ils estiment. Ces mauvaises copies de Virgile et d'Horace ne veulent connaître un grand Seigneur que par son nom pour lui donner à tout hasard celui de Mécénas et lui attribuer souvent des vertus qu'il n'a point pour en tirer de l'argent s'il en a. On dirait que ces enfants prodigues de Parnasse en veulent aliéner le domaine. Ils donnent l'immortalité au plus offrant : un brevet de demi-Dieu va pour un habit de drap de Hollande. Et enfin on trafique sordidement de tout ce qu'on estime dans les grands hommes des siècles passés avec ceux du nôtre, qui ne passent parmi les personnes de bon sens que pour des vrais... je n'ose dire une si grosse injure. Ce qui console les honnêtes amis des Muses, c'est que ces lâches escrocs ne réussissent pas toujours, et qu'on se passe bien mieux des louanges qu'ils donnent que de l'argent qu'ils demandent. Les Grands même ont trouvé l'adresse de ne leur rien donner sans qu'ils s'en puissent plaindre; les uns leur disent : "Apollon vous assiste"; les autres leur font civilité et les reconduisent jusques à la rue, c'est-à-dire les mettent hors de chez eux. Il y en a qui rendent de l'encens pour de l'encens et des louanges pour des louanges; pas un ne les retient à dîner, et c'est là le dernier désespoir du pauvre Auteur. Car lui qui pensait ce jour-là manger de l'entremets, ou se traiter opulemment dans quelque Cabaret aux dépens du Seigneur libéral, est contraint de s'en retourner en son bouge plus pauvre qu'il n'était de ce qu'il a dépensé à couvrir son Livre de velin ou de Maroquin de Levant, pestant tout son saoul contre le siècle et les mœurs ou contre la destinée selon qu'il est Orateur ou Poète. J'oubliais à vous dire, GUILLEMETTE, que les Auteurs sont quelquefois payés par échange en la même marchandise qu'ils ont débitée, et ne recueillent autres fruits des fleurettes qu'ils ont semées qu'Épître pour Épître ou Sonnet pour Sonnet. Et même en cela les grands Seigneurs pensent faire comme Auguste, mais on ne se joue pas deux fois à ceux qui en savent tant.

Je vous dédie donc mon Livre, GUILLEMETTE, pour les raisons que je viens de vous dire, et peut-être pour d'autres que je ne vous dis point. Je pense déjà vous en voir ronger les cordons, vous en battre les joues et le déchirer en faisant mille gambades qui me satisferont bien plus que le froid accueil d'un grand Seigneur qui ne me saurait point de gré de mon présent parce qu'il croirait que je lui en demanderais un autre. Maudit soit le Poète, tant Poète soit-il, qui s'est servi le premier des productions de son esprit comme d'un hameçon. Depuis que les Auteurs font les gueux en Vers ou en Prose, l'Épître liminaire ne passe que pour une estocade, et quand le Mécénas n'a pas eu la force de la parer, il ne regarde plus celui qui l'a portée que comme le ravisseur de son bien. Un Auteur a beau présenter son Livre en souriant, celui qui le reçoit n'en devient que plus sérieux, et l'on en a vu quelques-uns devenir plus pâles que des morts à la vue d'un Livre qui ne leur promettait pas moins que de les faire vivre éternellement. Ils ont grand tort, ces méchants dédieurs de Livres, d'aller faire peur jusque dans leurs chambres à ces nobles Seigneurs ; ils devraient considérer que ces dédicaces-là qui demandent à qui ne leur doit rien ont quelque chose de plus rude qu'un exploit, et je ne trouve pas étrange que le Mécénas ne prenne pas tant de plaisir à se voir issu d'Hector ou de Sarpedon qu'il a de regret à l'argent qu'il donne à l'Auteur pour s'habiller comme les autres hommes. Ils font sagement, ces Auteurs, de ne paraître pas en public comme on les voit au commencement de leurs Livres. N'est-il pas vrai, GUILLEMETTE, que vous aboieriez bien fort si vous en voyiez un l'épaule nue, un manteau de Bohémien attaché sur l'autre, et une Couronne de Laurier sur le front ? Ce n'est pourtant pas la crainte des chiens ni la huée des enfants qui les retient de se mettre en masque, ils n'ont peur que des Suisses. Ils seraient en effet trop reconnaissables aux portiers, qui n'aiment point ceux qui font comme eux métier de demander, en ce temps ici principalement, auquel on dirait que les Auteurs ont fait serment de n'entrer point en maison qui n'ait l'honneur de s'appeler Hôtel. On ne voit autre chose dans les Hôtels : l'Hôtel de Bourgogne en regorge jusque sur le Théâtre, parce qu'ils ne paient rien, non plus que les Pages, et, ô malheur au siècle où nous sommes ! j'ai bien peur, si le temps dure, qu'on en trouve à l'Hôtel-Dieu de quoi faire une Académie complète, car le temps ne leur est plus favorable comme il a été. J'ai vu qu'il n'y avait pas un Poète qui ne tirât mille belles conséquences, pour sa fortune, de celle des Abbés des Portes et de Boisrobert et autres Confrères en Apollon, prélatifiés pour leurs bonnes et belles œuvres. La pension de six cents livres les faisait aller vêtus honnêtement, ils se poudraient avec profusion comme font aujourd'hui les plus déterminés godelureaux, et ils faisaient bien, GUILLEMETTE, car ils ont l'imagination si chaude que la tête souvent leur en sue. La plupart avaient des éperons d'argent, et quelques-uns le bidet avec la petite housse pour défendre des crottes la sotte remontée. Mais maintenant et le cothurne et l'escarpin se crottent également et, des Poètes, les uns ont abjuré la Poésie, les autres ont pris parti chez les Comédiens et les Libraires. Soit que la nécessité soit mère de l'invention, ou que l'invention soit partie essentielle du Poète, quelques Poètes au grand collier ont eu celle d'aller chercher dans les Finances ceux qui dépensaient leur bien aussi aisément qu'ils l'avaient amassé. Je ne doute point que ces Marchands Poétiques n'aient donné à ces Publicains libéraux toutes les vertus, jusques aux militaires, et qu'ils ne les aient pour le moins fait descendre du Trésorier des menus plaisirs de Clodion le Chevelu ou, parce qu'il était païen, du neveu du premier Aumônier du Roi Clovis. Mais cela n'a réussi, à ce que l'on m'a dit, qu'à ceux de qui l'applaudissement général fait toujours réussir les œuvres. Les autres qui les ont voulu imiter n'y ont gagné qu'un bon repas, et peut-être ensuite quelque fâcheuse indigestion, car je crois bien qu'ils y mangèrent trop.

Il ne faut avoir qu'autant d'esprit que vous en avez, c'est-à-dire qu'un Chien, pour me reprocher que j'ai fait ce que je condamne aux autres. Il est vrai, GUILLEMETTE, que j'ai dédié une Comédie à un homme de grand mérite et de grande condition, mais j'ai l'honneur d'être connu il y a longtemps de Monsieur le Bailli de Souvray, et je l'honore, et parce qu'il le vaut et parce qu'il m'aime. Je suis de ceux qu'on oublie fort aisément quand on ne les voit point. C'est par son moyen que notre grande Reine me continue tous les ans une pension que l'illutre Maréchale de Schomberg m'a procurée, non pas à cause que je fais des vers à faire rire, mais parce que je suis le plus malheureux de tous les hommes, et accablé d'une maladie étrange qui ne finira qu'avec ma vie, non plus qu'un grand procès duquel dépend tout mon bien. Cela suffit, sans être amoureux, pour ne pouvoir dormir sans manger presque autant d'Opium que d'autre viande.

Mais il n'y a pas moyen que ma bonne humeur tienne plus longtemps contre ces mauvaises pensées qui sont tombées de ma plume à contretemps et qui me viennent persécuter ; et puis je suis las de me jouer si longtemps avec vous, ô GUILLEMETTE. Je finirai donc tout court la dédicatoire sans me lasser l'esprit à rechercher quelque conclusion bien pointue, et je demeurerai, comme dans une lettre vulgaire,

De votre Chiennerie,

Le très affectionné serviteur,
SCARRON





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